Simone Simon Corps Voix

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Quels sont les rapports que vous entretenez avec votre
corps ?

Donner la parole aux femmes afin qu’elles s’expriment sur leur vécu au travers de leur corps est l’idée maîtresse de ce travail. Certaines des libertés acquises au cours des décennies précédentes sont remises en cause, un vent de puritanisme et de sexisme souffle toujours. L’égalité entre les hommes et les femmes reste une utopie. Les femmes qui participent à mon projet font preuve de courage et de militantisme, elles questionnent les diktats sociaux, cultuels, esthétiques et se montrent telles qu’elles sont, sans sophistication. Elles acceptent de poser nues et pour la plupart, c’est la première fois. Par cette action, elles revendiquent la liberté de disposer de leur corps comme elles l’entendent, elles prennent position. Elles sont de tous les âges, d’origines et de milieux différents. Chacune de ces femmes m’a accueillie chez elle. Les photographies, prises en lumière naturelle, révèlent à la fois la nudité des corps et l’intimité d’un intérieur, d’un cadre de vie. Leurs témoignages, recueillis après chaque séance photo, se rejoignent sur beaucoup de points, ils résument le climat dans lequel nous vivons et mettent l’accent sur les transformations du corps, souhaitées ou subies.
Simone Simon

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Valérie
Simone Simon Corps Voix



On m’a souvent dit que j’ai le corps d’une femme du XIXe siècle, ça m’a longtemps perturbée. La mode des années 70 était aux corps androgynes, j’avais du mal à assumer mes fesses et mon ventre rond. Maman insistait sur le fait que l’apparence n’était pas importante et qu’il valait mieux avoir une tête bien faite. Déjà une initiation à un certain féminisme. Pendant longtemps, le monde des filles m’était étranger, je pensais “mec” ; je préférais la compagnie des garçons auxquels je m’identifiais.

Je suis de la génération de la libération du corps, les femmes ne portaient plus de soutien gorge, on se baignait à moitié nu. Cela ne m’a jamais choqué, je ne suis pas pudique. Les choses ont changé quand j’ai attendu ma fille, mon ventre et mes seins s’arrondissaient,j’enflais comme une baudruche et un sentiment d’invulnérabilité m’envahissait ; je devenais une femme forte, un bulldozer. Sept ans après, Mario est arrivé, je l’ai allaité longtemps. Ce fut une véritable  révélation, je me suis sentie femme, pas que mère, plus posée, j’avais trouvé mes marques. Je sais que je suis différente. Mon corps plaît, réconforte, rassure par sa beauté singulière, je suis enfin en accord avec lui. Aujourd’hui, j’ai cinquante-quatre ans, des rides et de la cellulite. Je suis une ronde épanouie.

Valérie.



Extraits de la préface de David Le Breton,
Des femmes rieuses

Le corps de femmes « parfaites » s’expose partout sur les murs des villes, les spots publicitaires, les magazines, les publicités des magasins, impossible de ne pas les voir et de ne pas se comparer dans le regret de ne pas leur ressembler davantage. Il n’est pratiquement de corps que de femmes, même si parfois une affiche tranche et montre un torse d’homme en quête d’un nouveau marché, mais encore hésitant. La femme n’a d’autre vocation que d’incarner le « beau sexe ». Mais chaque affiche, chaque image est le rappel d’un manque pour la femme qui ne parvient jamais tout à fait à coïncider aux miroirs qui lui sont offerts. Rares sont les hommes qui se déclarent insatisfaits de leur corps car ce dernier n’est pas le centre de gravité de leur estime de soi, à l’inverse des femmes qui y sont en permanence renvoyées comme à un indice de leur valeur. Pour une femme être se confond au paraitre, voir même à comparaitre, car elle n’échappe guère au jugement masculin, sinon au sien propre. Une femme est toujours plus ou moins en représentation, impitoyablement jugée sur son apparence, sa séduction, sa jeunesse et ne rencontre guère de salut au-delà. Elle vaut ce que vaut son corps dans le commerce de la séduction. Si ce bel ouvrage de photographie et d’histoires de vie est simultanément un témoignage sociologique saisissant du travail sur soi et du prix à payer pour se satisfaire d’être femme, il affirme aussi la lucidité et la reprise en main de son existence, les retrouvailles avec la jubilation d’être soi qui s’exprime dans la liberté qui imprègne aujourd’hui leur corps et leur rapport au monde.




Extraits du texte de Chiara Palermo
Du dévoilement de soi et les territoires de l’intime

“C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes.”(1) La mission de l’art selon Hannah Arendt procède de ce besoin de partager nos réalités les plus intimes. L’art procède, à l’occasion de la transformation artistique d’expériences individuelles, à la transformation “des plus grandes forces de la vie intime - les passions, les pensées, le plaisir des sens” en objets dignes de paraître en public. Cette transformation témoigne de l’intensité de nos expériences vécues et des conditions d’accès à une certaine réalité du monde partagée. Dans le travail de Simone Simon, l’intensité des expériences individuelles et singulières est introduite sur un terrain de découverte et d’action qui implique avec l’intimité une dimension sociale et non seulement privée. Elle fait de l’art avec un regard qui « nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes »(2).
Les regards de l’artiste se posent sur une nudité sans jamais l'isoler. Cette nudité s’inscrit dans l’espace donné d’un habitat : des chambres à coucher, un salon, une entrée. Avec la photographe, nous sommes visiteurs d’un lieu avant d'être les spectateurs d'une nudité. Nous rencontrons une personne qui se met à nu et se raconte. Pourtant, nous ne sommes pas en mesure de déterminer de quelle nudité il s’agit. La personne dévoilée s’habille de son territoire : chaque détail du décor témoigne d’un trait de caractère, chaque pensée sur le corps évoque un rapport à l’autre et l’expérience personnelle s’affiche dans le récit




comme dans l'espace vécu où se situent « les modèles » : un espace de rencontre dessine l'intime. Protagonistes aux corps nus, une chaise, la couleur d’une paroi, une chaussure, une lampe qui indiquent des histoires. Les récits croisent ces histoires avec des paysages, des âges, d'autres personnages. Les expériences passent par le corps, comme par une fabrique d’actions et de transformations. Cependant, le corps est le protagoniste, sans être le moteur absolu de ces mouvements de construction personnelle et sociale. Chaque corps est une présence qui fait partie d'un ensemble pour évoquer des thèmes divers : la nature, l'innocence, la pudeur, la violence, l'acceptation, le rêve, nos savoirs, nos choix. La photographe instaure une proposition : un horizon d’errance dans lequel nous sommes invités à réfléchir sur nos corps et sur les souvenirs qu’il véhicule, sur le surgissement de nos propres identités.

(1). Hanna Arendt, La condition de l'homme moderne, Claman-Levy, 1983, 89-90

(2). Ibidem.




David Le Breton est professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Cultures et sociétés en Europe. Il se spécialise dans les représentations et les mises en jeu du corps humain et axe ses recherches sur les conduites à risques — jeu symbolique ou réel avec la mort, mise en jeu de soi dont l’enjeu n’est pas de mourir mais de vivre plus. Il s’est intéressé au silence, à la marche, à la douleur — analysant la relation que l’homme entretient avec la douleur tout en le situant dans la trame sociale et culturelle qui le baigne. À travers ces sujets, David Le Breton mène une réflexion sur la sociologie du corps et la dimension symbolique de la relation que l’être humain entretient avec son corps. Pour lui, « quand le monde nous échappe, il reste le corps ». Il est notamment l’auteur de Anthropologie du corps et modernité (PUF), La sociologie du corps (Que sais-je ?), Disparaître de soi. Une tentation contemporaine (Métailié) et dernièrement : Rire. Une anthropologie du rieur (Métailié)




Chiara Palermo est commissaire d’exposition et docteur en philosophie. Elle enseigne depuis 2014 à l’Université de Grenoble et depuis 2017 à l’Université de Strasbourg. Sa réflexion intéresse l’héritage de la pensée de Merleau- Ponty dans l’expression artistique contemporaine. Elle est l’auteure d’articles divers dans le domaine de l’esthétique et d’une monographie sur le cubisme de Picasso, en cours de publication. Elle a participé à une monographie consacrée à Kader Attia, Prix Marcel Duchamp 2016, à l’occasion de l’exposition, Les racines poussent aussi dans le béton, avril-septembre 2018 au Mac Val à Vitry-sur-Seine.







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