Les Portes du Saint-Pierre

À l’Ariane, banlieue Nord-Est de Nice, une barre d’immeubles HLM, « le Saint-Pierre » est promise à la démolition en 2009. Le relogement de la population est en train de se faire lentement mais certaines familles devront quitter le quartier.

En 2006 j’ai réalisé avec Eric Antolinos un court métrage sur une petite salle de boxe de l’Ariane, « Boxing club » ce film m’a donné envie d’approcher cette population qui vit dans un véritable « ghetto ». Donner la parole aux femmes et leur demander de s’exprimer sur leur vécu dans ce grand-ensemble est l’objectif que je me suis fixé, rassembler tous ces témoignages afin de garder une trace, une mémoire de leur vie passée en ces lieux. La démolition va rayer de la carte en quelques minutes leurs habitations, les éloigner de leurs amis, de leurs habitudes, même si l’espoir d’une vie meilleure se dessine, cela reste un grand déchirement.

On trouve tout sur place, les commerces ouverts très tard, les grandes surfaces toutes proches, les écoles, le centre de loisirs, les lieux de culte. La pauvreté, le chômage enferment les femmes dans leur quartier, le regard des autres règle leur vie, les interdits continuent de les brimer. Celles qui veulent être libres partent vivre ailleurs mais elles gardent la nostalgie de leur vie passée.

Je vais arpenter le St Pierre durant plusieurs mois, j’essaye de me faire connaître et accepter ; ce n’est que le jour où je décide de m’adjoindre une accompagnatrice qu’enfin j’obtiens les premiers résultats. Elhem Hedili, professeur d’anglais, habitant l'Ariane va m’apporter son aide. Je ne suis plus seule et petit à petit les portes s’ouvrent. Différentes communautés cohabitent : les familles maghrébines sont majoritaires, on note une faible proportion d’africains et une minorité de musulmans en provenance des pays de l’Est, je n’ai rencontré aucun asiatique. La communauté gitane est bien présente mais je n'ai pas réussi à établir un dialogue. Les Français de souche sont presque tous partis depuis longtemps, ceux qui restent sont dépressifs, ou très âgés et n’ont pas envie de parler : la peur d’en dire trop, la méfiance, la pudeur. Dans ce quartier la délinquance existe en dehors des vols et des cambriolages dont sont victimes les habitants déjà pauvres, aucune femme n’abordera le sujet.

Les entretiens sont transcrits le plus fidèlement possible en essayant de conserver la musicalité du récit oral, chaque femme y apporte un éclairage différent. Dans les familles où le père travaille et quand son autorité est respectée, l’équilibre familial est maintenu. Les femmes seules, divorcées ou abandonnées avec des enfants sont les plus en détresse et les plus exposées ; il ne fait pas bon d’être privé de protection. Les mariages « arrangés » existent toujours : on voit des jeune femmes nées en France, ayant reçu une éducation « à l'occidentale » au travers de l'enseignement public et de leur vie sociale, mariées avec des hommes venant directement du « bled » qui ne parlent pas français et qui souvent les « persuadent » de porter le voile.

Lorsqu’elles parlent des méfaits commis à leurs dépends, elles utilisent le « ils » pour parler des fauteurs de troubles. La peur couve comme si des représailles étaient à craindre. Le Saint-Pierre est un « village » dans lequel règnent des lois « sauvages » auxquelles les habitants se plient. Ils n’ont pas d’autre solution, c’est la fatalité, ils attendent leur relogement sans autre choix car les moyens leur manquent : beaucoup n'ont pas la sécurité de l'emploi et personne pour se porter caution.

L’Ariane était il y a encore cinquante ans une campagne niçoise, traversée par le paillon ou coulait une eau claire, des paysans y vivaient pauvrement du profit de leur terre, mes ancêtres faisaient partie de ces paysans.

Simone Simon

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